Déclenchée après 124 ans de domination, l'insurrection du 1er novembre 1954 donnera naissance à une révolution armée de plusieurs années, qui s'inscrira immanquablement au fronton de l'histoire du XXe siècle comme étant l'un des mouvements révolutionnaires et populaires les plus dynamiques. Mais surtout, le 1er novembre intervint devant une situation qui risquait de devenir irréparable pour le mouvement national, comme le souligna la Proclamation du 1er novembre. Retour 55 années auparavant.
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, vers 1 heure du matin, l'explosion de trois bombes, à la Radio, au Gaz d'Algérie et aux pétroles Mory, secoue Alger, la ville endormie. Au siège du Gouvernement général, dans le bureau du gouverneur français, se tient peu après un véritable conseil de guerre pour envisager des suites judiciaires qu'il conviendra de donner à ces attentats. Mais des appels téléphoniques et des rapports s'entassent sur le bureau du gouverneur général et font état d'une action coordonnée sur l'ensemble du territoire algérien. Dans le département d'Oran, des attaques de fermes, des récoltes brûlées, des poteaux télégraphiques abattus. Un Européen venu donner l'alerte a été tué devant la gendarmerie de Cassaigne. Dans la Mitidja, berceau de la colonie française, des attaques à main armée contre les casernes de Boufarik et de Blida sont effectuées simultanément. Dans l'Aurès, un instituteur et un caïd local sont abattus...
Cette insurrection, les médias l'appelèrent déjà la Toussaint rouge, en référence à la trentaine d'attentats qui ont lieu en ce jour de la Toussaint sur tout le territoire. C'est le début de la guerre de Libération nationale qui va déboucher sur l'indépendance de l'Algérie. Il faudra des décennies pour qu'en 1999, sous la présidence de Jacques Chirac, la France reconnaisse qu'il s'agissait d'une guerre, avec pourtant cette disposition que l'expression officielle continue d'être “événements d'Alger” ou “événements d'Algérie”. Ces événements surviennent précisément dans une Algérie profondément divisée par de graves clivages sociaux et de très grands écarts de niveau de vie et d'éducation entre 8 millions d'Algériens et près d'un million de citoyens français, et au cours d'une année pendant laquelle la défaite de Diên Biên Phu marque la fin de la présence française en Indochine et la signature en juillet des accords de Genève, qui imposeront à la France de quitter l'intégralité du territoire vietnamien. Preuve, s'il en est, du déclin du concept de colonialisme.
Le 20 août 1955, l'Algérie en route vers son indépendance
La situation en Algérie va s'aggraver l'année suivante. Le 20 août 1955, dans le Constantinois, la foule algérienne sort dans les rues pour crier son approbation au mouvement révolutionnaire mené par le FLN. La répression sera terrible, faisant des centaines de morts, hommes, femmes et enfants, sans distinction, et parfois enterrés vivants.
En 1956, la guerre de Libération nationale algérienne sera au cœur de l'actualité mondiale et à l'avant-garde des Mouvements de libération de la planète. Car c'est cette même année, 1956, et alors que Guy Mollet, le président du Conseil français venu à Alger rassurer sur “l'inébranlable présence française” en Algérie reçoit une pluie de légumes et de tomates mûres de la part de Français inquiets et survoltés, que la Révolution algérienne entre dans sa phase mûre avec la préparation du congrès de la Soummam, le 20 août 1956. Après le déclenchement du 1er novembre, le congrès de la Soummam sera le deuxième acte fondateur de l'Algérie en route vers son indépendance. Le 1er novembre tendait à sortir le mouvement national de l'impasse où l'ont acculé les luttes de personnes et d'influence, s'assignant pour but l'indépendance nationale, par la restauration de l'État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques, et le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de race ou de confession. Le 20 août 1956 va donner la preuve que la Révolution algérienne est une véritable révolution organisée, nationale et populaire, centralisée, guidée par un état-major capable de la conduire jusqu'à la victoire finale, en se pénétrant du principe que la négociation suit la lutte à outrance contre un ennemi impitoyable, elle ne la précède jamais. Même si elle ne fait “que” sept morts, la “Toussaint rouge” marque le début de la longue et douloureuse guerre d'Algérie qui verra un million et demi d'enfants de ce pays tomber au champ d'honneur, des déplacements spectaculaires de populations autochtones, une répression féroce avec tortures et vexations.
Déclenchée après 124 ans de domination, l'insurrection du 1er novembre 1954 donnera naissance à une révolution armée de plusieurs années, qui s'inscrira immanquablement au fronton de l'histoire du XXe siècle comme étant l'un des mouvements révolutionnaires et populaires les plus dynamiques. Ce ne fut pas le fait d'un incident spontané, occasionnel, qui se développait par la suite comme un incendie, l'ensemble des observateurs durent le reconnaître peu de temps après le commencement de la guerre, en s'appuyant sur la genèse de cette explosion du 1er novembre : notamment la répression sanglante de Sétif en 1945, le statut voté par le Parlement français en 1947, les élections arrangées par le gouverneur Naegelen en 1948, etc.
Un ensemble d'efforts emportés par la roue de l'histoire
Le monde se rendra compte assez tôt qu'il ne s'agit pas non plus d'une simple flambée de banditisme. Fondamentalement, les observateurs notaient que cette guerre mettait en relief, plus que jamais
auparavant, la quintessence d'un patriotisme né de l'oppression, un ensemble d'efforts emportés par la roue de l'histoire, ou comme le percevait très brillamment un homme politique de l'époque : c'est le soldat de l'ALN, c'est le militant politique, l'agent de liaison, le petit berger qui renseigne, la ménagère de La Casbah qui commente les événements, le petit écolier d'Alger qui fait grève, le sabotage
économique, l'étudiant qui rejoint le maquis, le diffuseur de tracts, le fellah qui avec sa famille souffre et espère. Mais surtout, le 1er novembre intervint devant une situation qui risquait de devenir irréparable pour le mouvement national, comme le souligna la proclamation du 1er novembre au peuple algérien, en décidant de le lancer dans la véritable lutte révolutionnaire. Les divisions internes avaient miné les partis présents, dont le MTLD de Messali Hadj et l'UDMA de Ferhat Abbas, et la situation s'enlisait.
Ce fut la création du Comité révolutionnaire d'unité et d'action (CRUA), en mars 1954, prélude au mouvement insurrectionnel de novembre, où figuraient les neuf résistants historiques responsables du déclenchement de la guerre d'indépendance : Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Krim Belkacem, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M'hidi, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, Mourad Didouche et Mohamed Khider. Ils avaient tous été membres de l'Organisation spéciale (OS), bras armé du MTLD.
C'est ainsi que dans la vallée de la Soummam se décida ensuite l'avenir de la Révolution algérienne, le 20 août 1956. Le congrès avalise les missions de l'ALN en tant qu'armée de libération et définit point par point les missions du FLN devenu “unique organisation véritablement nationale”, en soulignant la faillite des anciennes formations politiques : l'UDMA et les oulémas s'alignent sur les positions du FLN, le MTLD a tendance à disparaître, privé de ses meilleurs cadres qui ont formé le noyau du FLN, le MNA de Messali Hadj ne réussit pas à convaincre, le Parti communiste algérien est vertement désavoué par le congrès qui l'accuse en outre d'absence d'homogénéité et de politique incohérente. Les perspectives politiques s'ouvrent désormais sur un axe fondamental : détruire de façon définitive et sans retour le régime colonial et les moyens d'action s'articulent sur de grandes lignes, que le congrès de la Soummam va clarifier de bout en bout.
Le primat du politique sur le militaire
est entendu, de même qu'il ressort du congrès la nécessité d'une réelle représentation politique et sociale et d'une fédération politique inclusive consensuelle, la plus large possible. Et d'abord en organisant le combat, derrière l'ALN, autour du FLN en encadrant toutes les branches de l'activité humaine : le mouvement paysan, le mouvement ouvrier, le mouvement des jeunes, les intellectuels et professions libérales, les commerçants et artisans et le mouvement des femmes.
La Révolution algérienne se met ainsi sur la voie, une voie de non-retour, avec une constante : la grande solidarité nord-africaine, de la part du Maroc et de la Tunisie en particulier qui prennent position sur la question algérienne, et une offensive
diplomatique sans relâche : dans tous les pays du monde et au sein des instances onusiennes, la voix de l'Algérie est partout présente. Jusqu'à ce que, s'inspirant elle-même des exemples historiques de la lutte anticolonialiste, la Révolution de novembre 54, qui avait débuté par la Toussaint rouge, devienne à son tour le modèle pour d'autres peuples.
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Editorial (Dimanche 01 Novembre 2009)
Mémoire
Par : Outoudert Abrous Lu : (558 fois)
Côté histoire, les témoins de 54 et ses différents acteurs directs s'en vont un par un, emportant avec eux des bribes de vécu et de moments importants à la reconstitution complète et exacte de cet admirable puzzle qu'est la Révolution algérienne.
LLe 1er Novembre constitue une étape importante dans l'édification moderne du pays grâce à une poignée de jeunes, à peine sortis de l'adolescence, mais dont la maturité politique a réussi à enfanter des textes fondamentaux. Sa célébration à chaque année qui s'égrène prend malheureusement l'aspect d'un simple devoir de mémoire, devenu moralement obligatoire pour ceux qui l'ont vécu. Les mêmes cérémonies ont lieu aux mêmes endroits avec les mêmes personnes et autorités qui viennent officier le temps de la mise en boîte des images par la télévision, pour le JT du 20 heures. La Révolution algérienne a 55 ans, l'âge des quinquas qui gèrent le pays sans en détenir le véritable pouvoir, éternels condamnés à jouer les seconds rôles, faute d'avoir eu le cran de faire leur révolution. Se confortant dans les “allées du pouvoir virtuel” ou se morfondant dans une opposition devenue stérile, ils attendent désespérément le passage d'un relais qui tarde à venir. Côté histoire, les témoins de 54 et ses différents acteurs directs s'en vont un par un, emportant avec eux des bribes de vécu et de moments importants à la reconstitution complète et exacte de cet admirable puzzle qu'est la Révolution algérienne. L'écriture de cette aventure tarde à se faire pour cause de certains vivants qui dénient le droit aux autres de rapporter des faits historiques. Au lieu que cela favorise un débat contradictoire et des éléments de réponse à ce qui s'écrit dans l'ancienne métropole, cette coexistence du face-à-face constitue un frein. Les historiens voient Clio leur échapper, les musées présenter les mêmes objets cultes encore peu visités par les écoliers. Enfin, l'idée lancée d'une école supérieure de l'écriture de l'histoire n'a suscité curieusement ni débats ni commentaires au sein de la communauté universitaire et chez les rares survivants de ce tournant de l'Histoire.
O. A. |
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